
Trois ans après la première Conférence Internationale des Commons, la famille des commoners s’est retrouvée à Berlin du 22 au 24 mai 2013 pour échanger et travailler sur l’économie des biens communs. Précédée par trois rencontres préparatoires – appelées « deep dive » – au niveau régional (Mexico pour l’Amérique, La Bergerie de Villarceaux pour l’Europe et Bangkok pour l’Asie), la Conférence de Berlin intitulée en anglais « Economics of the commons : from seed form to core paradigm. Exploring new ideas, practises and alliances » a rassemblé plus de 200 participants de 30 pays. En plus de la conférence et de ses cinq flux thématiques (ressources naturelles, savoir, travail, monnaie, infrastructures), de nombreuses réunions auto-organisées – ou « side-events » – se sont tenues sur des sujets aussi divers que « communication et biens communs », « éducation et biens communs », « santé publique, semences et savoirs libres », « le climat comme bien commun global », etc. Elles témoignent à la fois de l’extrême vitalité et diversité de la communauté des commoners mais aussi d’une aspiration à explorer de nouveaux espaces, à mieux se coordonner et construire de larges alliances par affinités de vues et de pratiques.
En faisant un bilan (presque) à chaud de cette conférence, on peut identifier trois principales caractéristiques de l’évolution des commons comme concepts et pratiques de changement et aussi voir dans les creux du processus ce qui reste encore à accomplir pour un vrai changement de paradigme.
Les commons ont gagné en maturité et en séduction
Depuis 2010, les activistes des biens communs sont devenus plus nombreux et mieux organisés dans leurs domaines respectifs. Les projets, les expérimentations se sont développés vigoureusement ainsi que la certitude de ne pas être seul(s) au monde à croire en une alternative crédible et opérationnelle à l’Etat et au Marché. Le secteur des communs immatériels (digital commons) est sans doute le meilleur exemple de la « démarginalisation » des biens communs et des pratiques collaboratives. Il est aussi significatif que de nouveaux secteurs, traditionnellement gérés ou régulés par les pouvoirs publics comme ceux de la santé, du travail ou de l’éducation, intéressent les « nouveaux commoners ». C’est la preuve de la puissance stratégique du commoning, de l’art de faire ensemble, comme narratif politique et modus operandi social. Par ailleurs la revendication de protéger les biens communs est de plus en plus formulée pour s’opposer à toute forme d’enclosure, de « fermeture au public » ou de privatisation comme dans le cas des traités de libre échange (surtout en Amérique du Sud), d’appropriations illégitimes (accaparement des terres, exploitations minières) ou d’extension forcée de régimes de propriété (OGM contre semences libres, mise sous surveillance de l’Internet, « exclusification » et commodification…). Le discours des commons devient un point de ralliement pour ces luttes. Mais plus qu’un discours contestataire, c’est dans les alternatives pratiques et la pratique des alternatives que la séduction des commons opère, en particulier auprès des jeunes.
Pour autant, il reste encore à faire une recension plus complète, systématique et transversale des commons afin d’une part de montrer qu’ils forment un système cohérent et d’autre part de permettre à chacun de se repérer sur la carte et de reconnaître son voisin à la fois thématique et régional.
Les commons au-delà de l’idéologie
De mon point de vue, l’extrême opportunité que représentent aujourd’hui les commons est due en grande partie à sa neutralité politique, au sens partisan du terme. Comme l’a montré Elinor Ostrom dans ses études sur les biens communs, ce n’est pas la dimension idéologique qui est première mais au contraire le soin d’une ressource, la valeur d’un usage. Pour autant il ne faut pas se cacher que cette absence de pureté politique peut parfois générer des malentendus ou masquer des désaccords profonds. On le voit en particulier dans le domaine de la production horizontale « peer-to-peer » : on peut construire à peu près tout « en commun » en court-circuitant les systèmes industriels fermés mais cela ne répond pas à la question de savoir si la finalité de telles productions matérielles est acceptable au regard des enjeux environnementaux par exemple. La tension entre la dimension écologique et la dimension technique surgit parfois violemment ce qui justifie une réflexion plus poussée sur l’open access et l’open hardware.
C’est pourquoi il faut parler d’une éthique des commons. Une éthique dans laquelle la question de la responsabilité et de ses règles est centrale. Responsabilité vis-à-vis des autres membres de la communauté bien sûr mais responsabilité aussi par rapport à la biosphère, au vivant et aux générations futures qu’il faut protéger comme les commoners savent le faire d’une ressource fragile, d’un espace d’expression libre, d’un outil de production collectif. Repenser le développement du point de vue des commons est aussi un programme nécessaire.
Un plaidoyer pour l’extension du domaine des commons
Le fait que les commons ne soient pas la propriété intellectuelle d’un parti ou d’un courant politique pourrait faciliter la dissémination du paradigme dans les institutions des Etats et dans les attentes des sociétés. Mais il manque encore aujourd’hui une vraie coordination des recherches et des propositions pour traduire en langage législatif, administratif ou réglementaire les pratiques commonistes dans leur diversité. Ou du moins pour commencer à faire sauter les obstacles et verrous qui empêchent leur diffusion plus large. On gagnerait aussi à documenter et socialiser les expériences les plus novatrices et avancées comme le partenariat public-commun qui a donné naissance à Aqua bene comune Napoli qui gère la distribution de l’eau à Naples ou encore l’initiative grecque de refonder l’Etat à partir d’une matrice constitutionnelle et législative pro-commons.
Les alliances transversales et transectorielles sont aussi souhaitables et nécessaires : avec les mouvements de la Transition et de la résilience, avec l’économie sociale et solidaire, avec les coopératives, les mouvements de la décroissance ou de la post-croissance, les mouvements contre les grands projets inutiles… Il faut élargir la Commonopolis !?
Deux autres enjeux ressortent clairement de la rencontre de Berlin. D’abord le besoin de sortir d’une approche élitiste et de vulgariser le commoning qui doit se faire via la multiplication des écoles des commons mais aussi, pourquoi pas, à travers un manuel du commoning à la manière du Manuel de la Transition de Rob Hopkins. L’idée serait de compiler des conseils très simples et didactiques sur la manière par exemple de devenir un pratiquant des logiciels libres ou encore d’établir avec des voisins des processus de coopération pour la vie quotidienne (gardes d’enfants, jardins potagers partagés…). Ensuite, la prise en charge active de la problématique des biens communs mondiaux. Des discussions ont commencé à Berlin sur le thème du climat notamment. Question difficile pour les commoners habitués à gérer ensemble des usages, des territoires ou des outils, mais pas des « res nullius » pour laquelle il est pourtant si urgent d’agir collectivement. Nul doute que cette question reviendra sur le devant de la scène à l’occasion de la COP 21 de Paris en 2015 qui doit décider du régime post-Kyoto.?
Enfin reste la question légèrement provocatrice du lancement d’un « Mouvement des commoners ». Par nature les commoners préfèrent l’hétérogénéité et la diversité à l’homogénéité et l’unité. Est-ce à dire qu’un vrai engagement de tous les commoners dans une dynamique collective et politique est impossible ? Le débat ouvert sur le blog de la conférence de Berlin (http://commonsandeconomics.org/) nous donnera quelques réponses… et peut-être votre propre avis !
Nicolas Krausz?
Fondation Charles Léopold Mayer – FPH
Pour plus d’informations sur la Conférence de Berlin, ses contenus, participants, événements, vidéos, interventions…. voir les deux sites ressource :
